
Je me souviens, comme si c’était hier, d’avoir marché seul au fond du canyon Río Pinturas, au cœur d’un paysage digne des plus grands westerns. Nous sommes alors dans la province de Santa Cruz.
Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis que j’ai découvert cette région pour la première fois, sur les rives des plus grands lacs d’Argentine et du Chili, le Lago Buenos Aires et le Lago General Carrera. À l’époque, j’avais parcouru une grande partie de la Route 40 en Argentine, de San Martín de los Andes jusqu’à l’extrême sud de la Patagonie, et l’une des images qui m’a le plus marqué était celle de ces peintures rupestres représentant des mains.
Oui, le temps passe vraiment vite ! Au fil des ans, j’ai beaucoup voyagé, explorant d’innombrables sentiers, volcans, rivières et sites culturels, sur le continent Américain, bien sûr, mais pas seulement… un peu partout dans le monde dès que j’en avais l’occasion.
J’étais un peu anxieux, car atteindre cette partie de la Patagonie se mérite. On n’arrive pas ici par hasard ; ce n’est pas une simple escale au détour d’une route. Il faut entreprendre le voyage, le vouloir réellement, s’y préparer, être animé par une véritable curiosité… mais aussi accepter la solitude, chercher à se retrouver soi-même… pas si simple. Aucun imaginaire ne peut réellement rendre justice à ce que la nature a façonné ici.

J’ai souvent constaté que lorsqu’on découvre un lieu pour la première fois, sans attente particulière, et qu’il provoque un véritable coup de cœur, le revoir quelque temps plus tard peut parfois être décevant. C’est sans doute pour cela que j’évite souvent de retourner dans les endroits où j’ai vécu quelque chose de profondément marquant. Je préfère en préserver le souvenir intact, garder en mémoire l’émotion du moment, et simplement me rappeler…
Sur la Route 40, qui me menait vers la petite ville de Perito Moreno, je me suis mis à penser à tout cela. Après tout ce temps, le lieu avait sans doute changé… en bien ? en mal ? J’emportais avec moi un souvenir si puissant que j’espérais ne pas regretter ce que j’allais y découvrir aujourd’hui.
Depuis San Carlos de Bariloche jusqu’à Esquel, je connais la route par cœur. Je l’emprunte souvent, et je connais intimement toutes les petites bourgades qui bordent la Route 40 : El Bolsón, refuge hors du temps pour certains ; El Hoyo et ses vallées si généreuses ; Epuyén et son lac ; El Maitén et La Trochita ; Gualjaina et la Piedra Parada ; Cholila et ses histoires de brigands… puis enfin, Esquel.
En route vers le Grand Sud
Voilà qu’au sud d’Esquel, on entre véritablement dans cette Patagonie mythique, celle qu’on imagine avant d’y aller. Peu de voyageurs s’aventurent vers le Grand Sud de la Patagonie, tout simplement parce qu’il n’y a pas grand-chose à proximité : les distances s’étirent, les repères se raréfient, et l’on a peu à peu l’impression d’arriver au bout du monde.
En un mot, je dirais que c’est l’immensité qui s’ouvre devant moi, et le presque rien. Pas de voitures, pas de villes, pas de constructions, à peine quelques panneaux : seulement la steppe qui s’étire à perte de vue, et au loin la cordillère, comme un rappel silencieux qu’au-delà se trouve un autre pays, le Chili.
Parfois surgit un panneau d’interdiction de doubler, planté là au milieu de rien, alors qu’il n’y a personne sur la route et que le regard porte à des kilomètres. Et bien sûr, même au cœur de nulle part, un autre panneau se charge de rappeler que les Îles Malouines sont – et resteront toujours – Argentines.

Je m’enfonce donc vers le Grand Sud, où le vide laisse place aux guanacos et aux ñandús, dont le nombre semble croître à mesure que les kilomètres défilent. Le jour avance, et les lumières deviennent plus belles encore, offrant des jeux de couleurs rasantes qui me ramènent à ma condition de simple électron libre évoluant au milieu d’un territoire vierge, immensément plus vaste que la France. Les heures passent, j’avance, je m’enfonce. Je dois éviter les nombreux « pozos » (trous) et, peu à peu, un sentiment de liberté absolue et de plaisir m’envahit.
Enfin, comme surgies de nulle part, j’aperçois au loin les premières constructions de la bourgade de Perito Moreno, où je compte me reposer et faire halte. Je me rends alors vite compte que je suis seul dans mon hôtel, et probablement le seul touriste de la ville. Il est vrai que nous sommes hors saison, mais tout de même… Je réalise aussi très vite que peu de choses ont changé ici, et c’est tant mieux. Au bout du monde, tout semble aller plus lentement qu’ailleurs.
Je suis venu jusqu’ici pour réaliser une grande boucle. Je dois également passer au Chili, où m’attendent plusieurs sites perdus et hors du temps, à découvrir ou à redécouvrir. La ville de Perito Moreno sera à la fois mon point de départ et mon point d’arrivée.
Cueva de las Manos
Pour tout ce périple, je serai accompagné d’un guide local, Facundo qui connaît de mémoire les moindres recoins de la région et qui possède surtout les autorisations nécessaires pour traverser les estancias et les terres privées.
Je me dirige donc vers Cueva de las Manos, la célèbre « grotte des mains ». Mais avant d’y parvenir, j’avais à cœur de découvrir El Parque Nacional Patagonia, qui n’existait pas lors de mon dernier passage.

J’aurai la chance d’être seul dans le parc durant trois jours, celui-ci fermant le 30 avril et étant donc déjà inaccessible au public. Ce parc existe grâce à la Rewilding Argentina – issue du mouvement Rewilding – dont la mission est de protéger les espèces menacées d’extinction et de préserver, voire restaurer, les écosystèmes naturels dans un état pleinement fonctionnel.
La quantité de guanacos m’impressionne. Il est vrai que j’ai choisi cette période de l’année pour observer leur migration : ils quittent les hauts plateaux – les mesetas recouvertes de neige – pour rejoindre les plaines arides et ensoleillées où je me trouve.
C’est donc à travers le « Parc National Patagonia » que je décide de m’approcher du canyon de Río Pinturas et de ses fameuses grottes des mains. Après une randonnée qui me mène au bord des falaises, je ne peux qu’admirer le paysage et comprendre pourquoi les premiers hommes avaient choisi cet endroit pour s’établir et circuler à travers ces canyons que j’observe désormais d’en haut.
Le décor environnant est marqué par des précipices spectaculaires et des panoramas immenses. J’arrive finalement au bout du promontoire et découvre alors un site saisissant : face à moi, bien plus bas, apparaissent les grottes. Elles semblent si petites face à la grandeur et à la verticalité des parois, face à l’immensité du canyon. Je comprends aussi que, depuis ces cavités, ces Hommes occupaient un poste d’observation idéal sur toute la région, tout en restant parfaitement dissimulés et protégés.
Depuis l’endroit où je me trouve, je descends à pied au fond du canyon, traverse la rivière, puis remonte de l’autre côté afin de rejoindre l’entrée du site. Je parcours ce chemin à pied, probablement de la même manière que le faisaient, il y a près de 10 000 ans, les tribus qui vivaient ici.
Cueva de las Manos tire son nom des centaines d’empreintes de mains qui ornent ses parois. Ces œuvres, réalisées par les peuples indigènes de la région il y a entre 13 000 et 9 000 ans, font de ce lieu l’un des sites archéologiques les plus importants d’Argentine.
Reconnues par l’UNESCO comme site du patrimoine mondial en 1999, les peintures rupestres de la grotte fournissent des informations inestimables sur la vie des premiers Hommes qui ont prospéré dans ce paysage accidenté et stupéfiant. Les représentations détaillées d’animaux, de scènes de chasse et de symboles sont des témoignages exceptionnels de cette époque si lointaine. Les empreintes de mains constituent l’élément le plus emblématique du site. Les « artistes » de cette époque soufflaient des pigments à travers des os creux ou des roseaux afin de créer des empreintes négatives de leurs mains sur les parois rocheuses.
Au-delà de ces silhouettes, les murs de Cueva de las Manos représentent également des scènes de chasse aux guanacos, qui constituaient l’une des principales sources de nourriture des anciens habitants de la Patagonie australe. Des symboles abstraits et des motifs géométriques viennent ajouter une autre part de mystère, laissant entrevoir l’existence de pratiques spirituelles ou cérémonielles.
La sensation a été particulièrement forte pour moi face à ces peintures, presque irréelles par leur naïveté vue depuis notre époque, mais aussi par leur état de conservation exceptionnel, qui pourrait laisser croire qu’elles ont été réalisées hier… Ces Hommes vivaient véritablement comme des frères et possédaient, j’en suis convaincu, un sens profond de la communauté et de l’entraide. Il est assez facile d’imaginer leur existence dans un décor aussi époustouflant.

Je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de penser au contraste avec d’autres Hommes, ceux du début du XIXᵉ siècle : Argentins et Chiliens en quête de territoires, cherchant à repousser les frontières et à affirmer leur souveraineté en donnant aux nombreux lacs de Patagonie des noms liés aux grandes figures de leurs nations respectives. Ils n’auront même pas réussi à s’entendre sur une dénomination commune pour ces lacs traversant la cordillère des Andes, qui portent encore aujourd’hui deux noms différents alors qu’il s’agit d’une seule et même étendue d’eau.
Voltaire l’avait sans doute pressenti lorsqu’il écrivait : « Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères. »
La quête du Puma
Après trois jours passés à parcourir le parc et ses environs, je me mis à la recherche du Puma, car dans de tels paysages, c’est bien lui le véritable maître des lieux. J’étais accompagné d’un guide chargé de traquer l’animal, de suivre ses traces et de repérer la cavité dans laquelle il pourrait se reposer.
Le grand canyon dit « Caracoles » est notre destination du jour. Ici, c’est la quiétude absolue qui me frappe. Pouvoir écouter le silence, avec pour seule toile de fond le vol de plusieurs condors, a quelque chose de profondément magique.
Après des heures de filature, nous finirons par apercevoir « Pepito ». Pas de chance pour moi : Pepito n’est pas un puma qui se laisse facilement approcher. Très méfiant, il se montrera de loin avant de disparaître presque aussitôt. Il avait sans doute trouvé refuge dans une grotte, quelque part en contrebas, inaccessible pour nous.

Les jours suivants, je partirai à la découverte de merveilles géologiques, dans des régions complètement abandonnées des hommes. Comme happé par les sommets enneigés de la cordillère des Andes, nous découvrirons les lacs Lago Posadas, Lago Pueyrredón et Lago Cochrane, qui ne forment en réalité qu’un seul et même lac.
Ces paysages me laisseront un véritable goût de bout du monde. Je vous invite d’ailleurs à regarder une carte, sur Google Maps par exemple : vous remarquerez immédiatement l’extrême faiblesse – voire l’absence totale – de densité de population sur un territoire pourtant immense.
Sur la route, j’ai pu contempler l’arc de pierre, la grotte du Puma et les gorges du río Loro, observer le Monte San Lorenzo qui marque la limite du Parque Nacional Perito Moreno, visiter quelques estancias toujours établies dans des lieux stratégiques afin de domestiquer au mieux les éléments, là où même les gauchos se font rares, parcourir la mythique route 41 – sans doute la plus belle route du Sud – et franchir une frontière hors du temps : le passage de Paso Roballos.
Passage au Chili
J’ai ensuite eu la chance de traverser tout le Parque Nacional Patagonia du côté chilien, de côtoyer l’une des plus belles rivières de toute la Patagonie, le Río Baker, puis de longer un lac immense, comparable à une mer intérieure : le Lago Buenos Aires, appelé Lago General Carrera au Chili.

Je finirai par embarquer pour rejoindre les célèbres formations de marbre aux allures de cathédrales, de chapelles et de grottes, Cathédrale de Marbre véritables joyaux de la Carretera Austral.
Je me trouve alors au cœur de la route numéro 7, plus connue sous le nom de Route Australe, qui relie Puerto Montt à Villa O’Higgins. Près de 1 200 kilomètres de route qui concentrent des paysages presque irréels : une succession de volcans andins, de fjords, de canaux étroits, de lacs, de glaciers, de sommets abrupts et de forêts profondes.
Je suis désormais sur le chemin du retour, avec en moi cette sensation d’avoir parcouru des terres où ce qui semble être le vide compose en réalité un tout. Une impression puissante d’avoir touché quelque chose d’essentiel, d’avoir traversé des territoires encore si peu transformés par l’Homme. Il n’y a qu’ici que j’ai véritablement ressenti que la nature est une forme d’Art.

Les premiers hommes ne s’y étaient d’ailleurs pas trompés : ce n’est certainement pas un hasard s’ils avaient choisi de vivre et de se déplacer dans cette région aussi envoûtante.
Une chose est sûre : je reviendrai !
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